Un baby traumatisme
Life is like a box of chocolates. You never know what you’re gonna get.
Forest Gump
And than, I met the president again. Pas l’Inde !
L’année dernière, je me suis retrouvée en Inde, alors que je m’étais promis, juré-craché, que « never again ». Cela s’est fait bizarrement, presque à mon insu, par des failles de ma conscience que je n’ai pas vues venir. C’était comme si l’Univers avait décidé à ma place et que mon cerveau avait abdiqué.
Au début de l’année on m’avait proposé un premier contrat, dont un des modules devait se dérouler à Bangalore. Je n’ai pas refusé, mais dire que j’ai accepté serait faux. À la place, j’ai adopté un comportement inhabituel : j’ai négocié un budget très élevé, avec un tarif jour exorbitant et des exigences de ministre. Si bien que d’autres coachs me sont passés devant et ont remporté la mission. Soulagement.
Six mois plus tard, on me sollicite pour répondre à un gros appel d’offre. Un de mes espaces de talent est de réfléchir aux objectifs du client et de concevoir des dispositifs innovants, sur mesure ; j’adore ça. Nous remportons l’appel d’offre. Au cours de la première réunion avec le client, nous déroulons le module 1. Le client est satisfait et propose de passer au deuxième module « pour parler du dispositif en Inde ».
Je tombe de ma chaise ! J’ai passé des heures à étudier l’appel d’offre mais je n’ai simplement pas vu qu’il y avait un module en Inde ! Apparemment je ne suis pas la seule à le découvrir parmi mes collègues, mais ils ne sont pas surpris, puisque l’Inde est le plus gros site du client.
Seule dans l’ascenseur, un mélange de panique et de colère m’envahit : comment se fait-il que je n’aie pas lu les parties administratives en détail ?! Non seulement ce n’est pas professionnel, mais cela ne me ressemble pas ! Après m’avoir bien flagellée, mon cerveau se recroqueville en mode infantile et se met à chercher des prétextes débiles pour échapper à la réalité (mon arrière-grand-mère décédée pour la troisième fois, etc.)
En plein conflit de valeurs, je décide d’assurer le module en Inde : impossible de me dérober, je dois assumer mes engagements. J’essaye de m’autoconvaincre que tout va très bien se passer. Et la businesswoman en moi assène l’argument clé : pour un aller-retour en avion et une petite session de trois jours là-bas, la prestation est correctement payée : Céline, fais un effort !
Or je me leurre : il est évident qu’une telle mission ne se déroulera pas en une seule fois, je suis sensée le savoir ! Pourtant, je m’invente qu’il s’agit d’un one-shot : c’est totalement débile. J’ai fait des dizaines de missions de cette envergure, et ce ne sont jamais des one-shot. Deuxième faille de ma conscience, donc…
Le lendemain, j’apprends avec effarement que la mission se déroulera à Dehli, une des plus grandes mégapoles du monde, une des plus dangereuses et des plus polluées. C’est une ville que nous avons toujours soigneusement évitée, mon mari et moi, lorsque nous vivions en Inde. Dehli, « rape-city » pour les intimes, est une ville extrêmement dangereuse pour les femmes. Le viol est une pratique courante, sans doute la plus élevée au monde.
Je me prémunis en choisissant un vol qui atterrira de jour : une femme seule n’arrive pas la nuit à l’aéroport de Dehli. Mes collaborateurs me prennent pour une petite chose fragile, je le vois à leur façon de me regarder. Je m’en fiche, ils ne connaissent pas l’Inde, moi j’y ai vécu quatre ans, je sais de quoi je parle.
Au moment de faire ma demande de visa professionnel sur le site officiel du gouvernement indien, je perds subitement tous mes moyens. Cerveau bloqué. Crise de panique. Je fonds en larmes. J’appelle mon mari pour qu’il remplisse les formulaires à ma place. En trois minutes, j’ai régressé au stade infantile, je ne suis même plus capable de cocher les cases d’un formulaire, je ne me reconnais plus.
Dans quoi me suis-je embarquée ?! Qu’est-ce qui a rendu une partie de moi consentante alors que la Céline que je suis refuse ce voyage avec la dernière énergie ?
Dehli, au secours !
Je n’oublierai jamais l’arrivée sur Dehli. Alors que l’avion s’apprête à atterrir, ce n’est pas une ville que nous survolons, mais un globe de couleur noire – pas grise, ni même anthracite : noire. La coupole de Hunger Games. La dystopie complète. À ma descente de l’avion, je pénètre dans une masse d’air épais, suffocant et presque brûlant. Il fait 45° à l’ombre.
Ce n’est pas tant cette chaleur qui me dérange – enfant, j’ai vécu avec mes parents dans des pays très chauds – que la pollution. Elle est sensible, palpable, elle empuantit l’air. Impossible de se leurrer, impossible de se duper soi-même comme à Paris, où elle est inodore. Ici, l’odeur qui règne est celle des gaz d’échappements, du gasoil, du fuel, du mazout, du goudron, une odeur chimique, grasse et noire, qui se dépose sur la peau et les muqueuses, et pénètre directement dans les poumons. À chaque respiration, je sens que je m’empoisonne un peu plus.
Ce qui me frappe, c’est que les gens y semblent indifférents. Certains vont même travailler à vélo, comme dans n’importe quelle entreprise en France. Le lendemain de mon arrivée, je décide de profiter de la piscine de l’hôtel. J’enfile mon maillot de bain, je prends ma serviette et je déboule sur le roof-top ; naïve que je suis. L’odeur épouvantable me cueille dès la sortie de l’ascenseur. Pourtant la piscine est magnifique et des résidents y barbotent allègrement. Je vais crever si je reste là une minute de plus. Je redescends me confiner dans ma chambre.
J’organise mon séjour en mode confinement, et je compte bien en faire autant pour les suivants. Tous mes trajets consistent à respirer le minimum d’air extérieur : aéroport-taxi-hôtel-taxi-entreprise-taxi-hôtel-aéroport.
Réfugiée seule dans ma chambre, je tente d’analyser la situation. Un phénomène étrange m’accompagne depuis que je me suis retrouvée embarquée (piégée ?) – par une ou deux pirouettes de ma conscience – dans cette mission, et je ne parviens pas à me l’expliquer.
De retour. Rire ou ne pas rire
Quelques semaines plus tard, alors que je m’apprête à franchir la douane avant l’embarquement, nouvelle crise de panique. Je suis certaine que mon billet ne va pas passer. J’ai toujours beaucoup voyagé, j’ai l’habitude de prendre des longs courriers, de passer des portiques, de me faire fouiller, de tendre mes papiers, de répondre à des hommes en uniformes. Je n’ai aucune raison de redouter la douane indienne alors que mes papiers sont en règle, que j’ai payé mon billet d’avion et que je suis munie d’un visa professionnel et d’un ordre de mission ! Pourtant je suis au bord des larmes et j’ai le ventre noué. J’ai tout simplement peur. De quoi ? Je l’ignore.
Dès mon retour à Paris, je programme une séance de travail avec ma superviseure. Nous identifions tous les ingrédients d’un traumatisme lié à l’Inde, et par conséquent à mon séjour là-bas il y a dix ans, puisque je n’y suis pas retournée depuis (et que j’avais résolu de ne plus jamais…). Qu’est-ce qui a fait traumatisme à l’époque ? Je passe en revue différents épisodes qui me sont arrivés. En effet j’ai rencontré des problèmes à chaque demande de visa, mais je ne crois pas les avoir vécus comme des traumatismes. Dans mon livre « Les Tribulations d’une coach française en Inde », je décris mes longs séjours dans les bureaux de l’administration, et les échanges cocasses avec les fonctionnaires indiens. Mais je les décris sur un ton burlesque ; d’ailleurs je me souviens que nous riions beaucoup, le soir, lorsque je racontais mes aventures à mon mari.
Certes, le rire est une défense. Se pourrait-il qu’il ait servi à dissimuler une souffrance ? Je me rappelle une scène particulièrement éprouvante et sur laquelle je n’étais jamais revenue. C’est littéralement une scène d’interrogatoire, comme dans les films policiers ; et je suis celle qu’on interroge. Je me souviens d’être restée quatre heures avec une policière indienne dans une petite pièce carrée, sans fenêtre, avec pour seuls éléments une table et une chaise de chaque côté. La policière est tantôt assise en face de moi, tantôt debout. Parfois elle sort dans le couloir, s’éloigne, revient. Elle ne me propose même pas un verre d’eau. Elle me cuisine pendant quatre heures sur les raisons qui m’amènent en Inde, sur le pourquoi de mes fréquents voyages à Singapour, sur les raisons de mes séjours à Paris sans mon mari ni ma fille. Je réponds inlassablement à ses questions, toujours les mêmes. Je suis écrasée par la chaleur. J’encaisse, j’attends qu’elle soit encore plus lasse que moi. Elle finit par abdiquer et me laisse rentrer chez moi.
À l’époque, j’avais raconté la scène à mon mari en riant, et j’en avais presque fait un sketch, un seule-en-scène, pour faire rire les amis. Mais en travaillant avec ma superviseure, je chausse une autre paire de lunettes et je m’aperçois que j’ai vécu un véritable interrogatoire, exactement comme si j’avais commis un acte répréhensible, comme si j’avais trempé dans une affaire louche. Je suis celle qu’on soupçonne.
D’autres épisodes me reviennent en mémoire. Une scène tout particulièrement. Nous sommes quelques mois après notre installation en Inde. C’est la première fois que je veux retourner à Paris pour mes affaires, et je dois obtenir un papier quelconque pour pouvoir quitter le territoire indien. Je me trouve dans un petit bureau miteux, devant un fonctionnaire qui refuse obstinément de me parler : je dois venir avec mon mari. Lorsque nous revenons tous les deux, le fonctionnaire ne s’adresse qu’à lui et me ghoste complètement, je me sens littéralement transparente. À l’époque, nous en avons ri. Aujourd’hui, je m’aperçois que c’était d’une violence extrême, une véritable négation : je n’existais plus. Cette scène s’est répétée plusieurs fois, avec quelques variantes, mais le sentiment d’humiliation était toujours le même.
Mauvaise mère, mauvaise épouse
À chacun de mes retours en France, les douaniers m’ont posé les mêmes questions : pourquoi partez-vous ? votre mari a un bon poste, pourquoi travaillez-vous ? Et puis des allusions plus ou moins explicites à mes devoirs d’épouse et de mère : qui va prendre soin de votre mari ? qui s’occupera de votre fille ? est-ce que vous êtes sûre que vous allez revenir ? Et moi de répondre, d’inventer des histoires, de mentir, de me justifier, telle une enfant prise en faute. Coupable.
Pendant quatre ans j’ai dû me bagarrer à chaque visa. Aucun fonctionnaire ne m’a jamais manifesté confiance ni compréhension. On m’a toujours fait sentir que j’étais une mère indigne et une épouse ingrate, quasiment une délinquante. J’ai bien fait rire mes amis en leur racontant mes histoires d’un autre monde, d’un autre siècle…
J’ai résisté. Je me suis battue. Je n’ai pas baissé les bras, je n’ai pas abandonné, car j’ai toujours pu compter sur mon optimisme naturel, et sur mon mari. J’aurais pu décider de ne plus travailler, de me conformer au statut tranquille de « femme d’expate ». Mais il n’en a jamais été question. Lorsque nous avions accepté de partir à Bangalore il y a dix ans, le deal avec mon mari, c’était : d’accord pour une expatriation à Bangalore, à condition que je continue à travailler. J’ai réussi, et j’en suis assez fière !
La mésaventure de ma fille Lilou, déposée en pleine campagne par le chauffeur du car scolaire alors qu’elle avait sept ans et ne parlait pas un mot d’anglais, aurait pu se terminer de façon dramatique. Je trouve aujourd’hui que je ne lui ai pas attribué suffisamment de gravité. Nous avons décidé de lui donner un téléphone portable, bien qu’il soit interdit par son école. Lilou a toujours raconté ces histoires à ses copines en riant ; n’empêche qu’elle les raconte souvent.
De retour en France, je l’ai emmenée chez une thérapeute pour quelques séances d’EMDR qui lui ont fait du bien. Au début de la thérapie, la psychologue a demandé à me parler en tête-à-tête. Elle m’a littéralement reproché d’avoir donné un portable à ma fille de huit ans. Là encore, j’étais coupable : une mère indigne, irresponsable, inconséquente et immature. Cette fois-là, je ne me suis pas justifiée, et je suis sortie de mes gonds. Mais, là encore, quel sentiment d’humiliation j’ai éprouvé !
Quelle chance !
L’autre regard, que je reçois assez mal également, est celui de mon entourage : « Tu vas en Inde ?! c’est génial ! quelle chance ! » Et au retour : « Tu as dû te régaler avec la cuisine indienne ! Tu as fait du shopping ? » Ils ignorent que j’ai pris tous mes repas à l’hôtel et effectué quelques achats au duty-free de l’aéroport… D’autres me suggèrent de prolonger mon séjour pour me promener dans le pays. J’essaye d’expliquer que, non, une femme seule ne fait pas de tourisme en Inde, et que, non, l’Inde n’est pas un pays de rêve. Impossible de leur faire comprendre que lorsque je suis là-bas, je n’ai qu’une envie : rentrer à Paris !
Là encore, les injonctions sociétales ont la vie dure : pour les Occidentaux que nous sommes, un déplacement professionnel à l’étranger est forcément une bonne nouvelle. Comment ne pas accepter un tel cadeau ? Alors je passe pour une ingrate, une capricieuse, une fille immature, qui se permet de cracher dans la soupe.
Mon travail en supervision
Mes séances de supervision m’ont permis de mettre au jour et d’identifier les évènements traumatiques vécus lors de mon expatriation en Inde. Lors de mes cinq années passées là-bas, j’ai subi un véritable harcèlement, avec ses principaux ingrédients : agressions répétées, culpabilisation, insinuations, mise en accusation, dévalorisation. Heureusement, mon mari a toujours été soutenant et m’a servi de témoin bienveillant. Sans ce témoin extérieur, je ne m’en serais pas tirée aussi bien.
Mon sens de l’humour a fait le reste. À chacun de mes retours à Paris, seule devant mes amis parisiens, j’ai mis en scène ces situations absurdes et inimaginables, je les ai jouées comme des comédies, pour les faire rire et pour qu’ils retrouvent la Céline drôle et pétillante qu’ils aiment. En coulisses, de l’autre côté de la frontière, il y avait l’autre Céline, la Céline invisible que la société indienne m’enjoignait d’être. J’ai tenu bon, grâce à ces deux forces : mon mari comme passeport, mon humour comme permis de séjour.
Extrait
— « Je vais bien. Mais justement, c’est ce que je voulais travailler aujourd’hui en supervision. J’ai pris du temps pour écrire, je suis sur mon quatrième livre. C’est la suite des Tribulations, et je me rends compte que tout ce que j’écris est beaucoup moins drôle.
Les Tribulations avaient un côté burlesque, un ton globalement léger. Là, ce n’est plus le cas. Tous les cas que j’amène sont plus lourds. On en avait déjà parlé en supervision, et à un moment, ma superviseure avait utilisé le mot « turbulences ». Ce mot a laissé une empreinte chez moi. Il y a quelque chose autour de ça, autour des turbulences dans ma vie, dans ma pratique de coach, avec les clients que je rencontre.
Et puis, il y a l’Inde. Je retourne en Inde pour mon gros contrat. Je ne voulais pas y retourner, et pourtant, j’y retourne. J’y suis allée deux fois l’année dernière, et je vais y aller deux fois cette année. Alors, j’ai commencé à écrire un cas autour de ça, et une question m’est venue : « Mes quatre années en Inde ont-elles laissé une trace, un traumatisme ?
Ce n’est pas un choc ponctuel. Ce n’est pas un drame. C’est quelque chose qui s’infiltre. Un impact diffus. Une répétition. Il n’y a pas grand-chose, mais c’est tout le temps, tout le temps, tout le temps. Je veux poser des mots sur ça. J’aimerais comprendre. »
— « Cette réflexion a commencé il y a un an et demi, quand un autre client m’a proposé une mission en Inde. Je ne voulais pas y aller. Au lieu de dire non, j’ai négocié un tarif tellement élevé que je savais qu’ils refuseraient. Et ils ont dit non. Sur le moment, j’ai ressenti du soulagement. Mais une autre pensée m’a traversée : « Pourquoi tu n’as pas juste dit non, Céline ? » Puis est venu ce contrat. L’Inde revenait encore. Je n’ai pas trop voulu regarder ça de près. Et puis, un premier signal s’est manifesté.
Il a fallu que je fasse mon visa en ligne. Je me suis retrouvée devant mon ordinateur et là, panique. Impossible de taper mon nom, mon prénom, ma date de naissance. Des choses élémentaires. Je me suis dit : « Si je me trompe dans l’orthographe, si j’oublie un accent, ils vont me refuser mon visa et ça va être un enfer. » Mon cerveau s’est bloqué. À tel point que j’ai dû appeler mon mari. C’est lui qui l’a fait. Et moi, j’ai enfoui ça quelque part en me disant : « Ce n’est jamais qu’un formulaire. Céline, qu’est-ce qui t’arrive ? »
— « J’ai oublié. Jusqu’à ce que j’écrive. »
— « Et là, en écrivant, la question est revenue ? » demande ma superviseure.
— « Oui. Je me suis demandé si… »
Je m’interromps.
— « Je ne sais pas si c’est un trauma. Mais il y a une charge, quelque chose qui s’est accumulé. Comme une fatigue qui ne part pas. »
— « Qu’est-ce que tu as vécu là-bas qui pourrait expliquer ça ? »
Je réfléchis.
— « Ce qui m’a désarçonnée, c’est que rien ne se passe comme prévu. J’ai l’impression d’avoir vécu dans une incertitude permanente. Un simple rendez-vous pouvait devenir un casse-tête. Je me souviens d’un rendez-vous chez l’ophtalmo : normalement, trente minutes de trajet. On a mis trois heures. Je ne pouvais pas conduire, donc chaque matin, je ne savais même pas si mon chauffeur allait être là. Si j’allais pouvoir sortir. Si j’allais pouvoir faire ce qui était prévu. »
— « Et dans ces moments-là, qu’est-ce que tu ressentais ? »
— « De l’angoisse. Et là pareil, je me dis que l’avion va exploser, que le taxi sera en retard, qu’on mettrait trois heures… Dans ma tête… enfin, dans mon cœur, j’ai l’impression que ma vie est en danger. »
— « Et cette empreinte, elle est liée à l’Inde, où elle pourrait s’accrocher à autre chose ? »
— « Je ne sais pas. En fait… ça a dû commencer avant. Avant d’accepter d’aller en Inde, on a fait un voyage d’exploration. Et le hasard des calendriers a fait que j’étais en mission en Argentine avant. Figure-toi que j’ai fait Buenos Aires – Paris, puis Paris – Bangalore pour rejoindre Ben. Et ce voyage-là… Il s’est passé plein de trucs. Je me suis fait voler mon téléphone à Roissy, dans la salle d’embarquement, juste après la douane. Et en arrivant là-bas… Ça me bouffe d’en reparler. C’est sûr que ça a commencé là. »
— « Qu’est-ce qui a commencé là ? »
— « Mon mari était en retard. Il y avait des bouchons. Il a mis trois heures au lieu de deux pour arriver à l’aéroport. Et moi… j’avais aucun moyen de le joindre. J’avais aucun moyen de le joindre et… je me souviens du premier instant de panique où je suis sortie de l’aéroport. Il y avait du monde… mais un monde, un monde, un monde… Il était deux heures du matin, vol Air France, normal. Je scanne la foule. Il n’est pas là. Je rescanne. Il n’est toujours pas là. Là, je me suis dit : putain, je suis seule au monde. Je voulais retourner dans l’aéroport, mais je ne pouvais pas. Une fois sortie, il faut un billet pour rentrer. Donc je me suis retrouvée à la petite buvette en face… à attendre…sans avoir aucun moyen de lui dire où j’étais. Ça a duré 45 minutes. Après coup, ça m’a semblé dix ans. Puis j’ai commencé à réfléchir. J’ai chopé un garde de sécurité, je lui ai demandé son téléphone, j’ai essayé d’appeler. Ça ne répondait pas. »
— « Qu’est-ce qui t’a traversée à ce moment-là ? »
— « Dans ma tête, c’était : de la solitude. … Le chauffeur, parfois, il se barrait. Normalement, il était censé être là en cas de besoin. Mais parfois, il disparaissait. Après je l’ai viré. »
— « Ceux qui sont censés être là… ne sont pas là. »
— « Oui. »
— Si tu restes, si tu fais résonner cette phrase-là. Ça t’envoie potentiellement encore à quel autre type d’expérience dans ton histoire ?
Je raconte
— « Et si tu regardes ces situations… Qu’est-ce qu’elles ont en commun ? »
— « J’attends quelqu’un. Et cette personne n’est pas là. »
— « Et donc, toi, possiblement, sur ce que tu viens de me raconter, ce que tu as fait, c’est que tu as verrouillé ta peur. Tu as introjecté de la force. Celle qui n’a pas peur, c’est toi. »
— « Si tu la regardes aujourd’hui… cette peur, cette partie de toi qui l’a verrouillée… Qu’est-ce que tu aurais envie de lui dire ? »
— « Peut-être que cette partie de moi… J’ai verrouillé plein de choses, mais… Elle, elle a le droit d’exister. Mais en même temps… Je suis en contraste avec moi-même. Il y a des moments où j’ai la trouille, et je sais que je ne devrais pas. Et d’autres où j’ai raison d’avoir peur. Il y a des fois où il ne faut pas que j’aie peur. Mais il y a aussi des fois où c’est complètement normal. Un bouchon de trois heures, ça n’a jamais tué personne. Donc là, avoir peur, c’est pas normal. Mais quand le bus arrive et que ma fille n’est pas dedans… Si. Là, c’est normal d’avoir peur. »
— « Et là, tu te dis quoi ? »
— « Que je me suis raconté une histoire fausse. »
— « Laquelle ? »
— « Que j’ai trop peur pour rien. »
— « Et si c’était… autre chose ? »
— « C’est OK d’avoir peur. Mais la peur, ce n’est pas tout ou rien. Il y a des degrés. Il y a une petite peur. Une grosse peur. Une frayeur. Une terreur. Un éventail. »
— « C’est intéressant. Parce qu’en te disant ‘j’ai trop peur pour rien’, tu continues à nier quelque chose, non ? C’est comme si, chaque fois que tu te dis ça, tu renforçais la dissociation. »
— « Oui… »
— « Parce que cette peur, celle que tu as muselée, elle n’est pas partie. Elle est toujours là. »
— « Oui. »
— « Cette petite fille qui a appris à ne pas avoir peur… Elle a fait quelque chose d’héroïque. Elle s’est oubliée pour que les autres tiennent debout. Mais si aujourd’hui, toi, l’adulte, tu pouvais accueillir ces peurs… Que se passerait-il ? »
— « Je suis avec le mot héroïque. Je ne sais pas, en allant en Inde, est-ce que je suis héroïque ? Ou est-ce que je suis en train de m’oublier encore une fois ? »
— « Alors, voilà ce qu’on a. Cette angoisse que tu appelles ta paranoïa… Ce n’est pas de la paranoïa. C’est une angoisse. Une angoisse que l’avion explose, que les choses dérapent… Et cette angoisse, c’est une réactivation d’une partie de toi qui a été muselée. Pour ton bien. Pour le bien des autres. Cette partie, elle s’active un peu comme une énergie qui cherche à se faire entendre. »
— « Comment tu te sens, là ? »
— « Ça me va bien de déplier un peu tout ça. Et ça, ça me fait du bien de le conscientiser. »
POUR COGITER
« Compétence réflexive au service de la pratique »
La compétence réflexive est la capacité à faire retour sur soi-même pour analyser ses ressentis en face d’un client ou d’une situation de groupe. L’habitude de travailler sur soi-même donne une base solide à cette pratique réflexive, et le recours à la supervision la consolide. L’espace de supervision doit être dédié à cette prise de recul. Il permet de muscler sa compétence réflexive pour progresser dans sa pratique professionnelle. C’est d’une grande valeur, qui profite directement au client.
L’injonction sociétale à se montrer heureux lorsqu’on décroche une mission à l’étranger m’a permis de m’interroger sur l’impossibilité d’expliquer que la mission en question n’est pas totalement une bonne nouvelle. Que faire, comment se comporter ? garder le silence ? tenter d’expliquer ? mentir ? Aucune de ces attitudes ne me ressemble. Conflit de loyauté intérieur, partage des eaux entre mon moi professionnel et mon moi intime. Alors que je mets un point d’honneur dans ma pratique à relier et à harmoniser les deux, à être juste et sincère.
Réfléchir sur cette expérience m’a servi dans mon métier, elle a ouvert un endroit de curiosité supplémentaire vis-à-vis de mes clients. Désormais, je pose la question : ce que vous m’annoncez (ce poste dans une grande marque de luxe, par exemple), est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ? Ce faisant, j’offre à la personne un espace sécure pour dire que non, au fond d’elle-même, elle ne se réjouit pas de ce poste futur, même si elle sait qu’elle doit l’annoncer avec fierté et joie pour se conformer à la norme sociétale. Comme un faux self.
POUR TITILLER VOTRE PRATIQUE
Regardez de près une situation qui vous active soit dans la peur, soit dans l’anxiété par exemple
- Quels événements passés ont pu influencer votre réaction face à cette situation ?
- Comment votre corps réagit-il lorsque vous repensez à cette expérience ?
- Quels mécanismes de protection mettez-vous en place pour y faire face ?
- Quelle est la peur sous-jacente qui vous habite dans cette situation ?
- Si vous pouviez donner une voix à cette peur, que vous dirait-elle ?
- Comment distinguez-vous votre intuition ou un trauma, d’un simple scénario anxieux qui prend le contrôle ?
- Quels sont vos signaux internes qui vous indiquent que vous êtes en train de basculer dans un état d’anxiété intense ?
POUR ALLER PLUS LOIN
- Le Corps n’oublie rien – Bessel van der Kolk. Ce livre explore comment le trauma s’inscrit dans le corps et l’esprit.
- La peur – Conseils de sagesse pour traverser la tempête – Thich Nhat Hanh. Thich Nhat Hanh, moine bouddhiste renommé, aborde la peur sous un angle spirituel et méditatif.
- Guérir les traumatismes du développement – Restaurer l’image de soi et la relation à l’autre: Restaurer l’image de soi et la relation à l’autre – Laurence Heller & Aline LaPierre. Ce livre présente la Théorie du Développement Neuroaffectif (NARM), une approche thérapeutique qui aide à comprendre et guérir les traumatismes de l’enfance et leurs impacts sur notre vie adulte.



